Je me lève à 6h30 ; je crois que j’ai pris trop d’eau et de provisions, les bagages sont hyper lourds. La vache à eau que j’ai achetée n’est pas terrible : lorsque je penche Bamako, elle se déforme et met tout le poids du même côté. Je peine à tout faire rentrer. Ça va, en roulant, ça ne se sent pas trop mais je fais très attention aux nombreux nids de poules car, avec le poids, je crois que ça serait fatal pour les jantes. J’ai aussi très peur que les porte-bagages ne résistent pas avec les secousses. J’ai oublié de vous dire que lorsque l’on part en vélo, l’obsession du poids vous oppresse de sorte que, depuis la France, à mesure que j’ai passé une étape, je déchire la partie de la carte dont je n’ai plus besoin ainsi que les pages du guide (surtout celui du Maroc, qui est très lourd !)….Eh oui !!! De même lorsque je me lave les dents et que je me savonne, je me dis que chaque fois, ce sont des centièmes de grammes qui disparaissent (mais alors là, c’est vraiment psychique !!). La route, pour l’instant, est assez plate et sans vent. Au bout de quelques kilomètres, nouveau contrôle de police : il me fait rentrer dans son cagibi et ne se presse pas pour s’occuper de moi. Ensuite, il me demande si j’ai déjà été contrôlé. Alors, content, je lui dis « oui ». Mais il me demande quand et là, malheur, je lui dis « il y a deux jours ». Si j’avais su, j’aurai dit « hier ». Alors, re belotte, reprise de tous les renseignements ; il est très étonné qu’on ne m’ait pas tamponné mon passeport à Tanger. Bon, je retente le coup de vanter l’accueil marocain et ça marche ! J’ai même droit à un verre de thé mais j’ai quand même perdu une demi-heure, moi qui ne voulais pas rouler sous la chaleur. Très beaux paysages, la route longe les falaises. Alors, d’un côté la Bretagne (sans pluie !) et de l’autre côté le désert infini. Je m’arrête souvent pour aller observer la mer. C’est superbe, beaucoup de campements de pêcheurs. A midi, je vois une vieille cabane écroulée au-dessus des falaises : je vais me mettre à l’ombre derrière pour manger. Plus loin, un pêcheur, qui pêche à la ligne d’une hauteur impressionnante. Je vais le voir. Il me dit « bonjour » et c’est le seul mot qu’il sait dire en français. Il me montre des loups de mer dans son panier tressé. Ensuite, il pose sa canne et me fait comprendre qu’il va manger. Je lui dis « moi aussi » et il me fait signe de le suivre. Il appelle son frère qui pêche plus loin. Nous faisons environ 500 mètres et je les suis. Ils descendent par une brèche et nous nous retrouvons dans une grotte perchée à 50 mètres au-dessus de l’océan ; c’est le paradis. Il me fait comprendre que son frère vit ici une partie de l’année. Il y a une grande corde qui relie l’autre falaise et où il accroche des filets. Ils prennent un poisson dans le panier, laissent les autres en plein soleil et le frangin se met à faire la popote dans une vieille gamelle. Il y a deux ou trois tomates, quelques oignons et tout se mélange avec le poisson. Je lui apporte une petite boîte de petits pois, qu’il met aussi avec , et c’est parti. Une fois le poisson cuit, il me fait signe de me laver les mains avec l’eau qu’il me vide dessus avec une bouilloire et du savon. Il sort un pain rond marocain et nous mangeons tous les trois de la main droite en s’aidant du pain. Avec les braises qu’il reste, il fait le thé à la menthe et le tour est joué ! Tout s’est fait très simplement, en échangeant très peu de mots et c’était magique. Voici le vrai accueil africain. Ils avaient l’air très jeunes ; l’autre habitait dans le désert, avec sa femme. Ils m’ont bien fait remarquer qu’ils n’étaient pas Marocains mais des Sahraouies et que les Marocains n’étaient pas bons. Ils m’ont dit qu’eux aimaient le whisky et le vin, et qu’ils ne faisaient pas le ramadan. Rappelez-vous, l’autre jour à Tan-Tan, un autre m’avait dit « nous on est Arabes et pas Berbères, eux ne sont pas bien » Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de guerre ?! Après manger, nous nous sommes dit au revoir et ils sont retournés pêcher. Il m’en restera un souvenir inoubliable ; la seule ombre au tableau c’est qu’ils ont jeté la boîte vide de petits pois à la mer et ça, je m’y fais difficilement alors que pour eux, c’est un geste tout naturel. Ici, ils détestent les Espagnols, comme tous les pêcheurs car ils leur piquent leurs poissons ! Un des jeunes m’a fait voir avec le couteau sous sa gorge (Marocains et Espagnols comme ça). Je continue ma route avec toujours un point de vue superbe. La route est à environ 100 mètres de la mer et, de ce fait, la chaleur avec la brise marine est mieux supportable. 95 kilomètres et j’arrive à la première ville depuis Tan-Tan. Ensuite, la route s’écarte de la côte pendant plusieurs kilomètres et je n’ai pas envie de dormir en ville. Alors, je fais demi-tour jusqu’au premier campement de pêcheurs que je trouve, à environ trois kilomètres. Je vais tenter ma chance : je vois un black qui pêche au-dessus des falaises. Je lui parle, lui offre des madeleines et lui demande si je peux monter ma tente par ici. Il parle très peu français mais me dit oui. Ensuite, il me fait comprendre qu’il est dans une tente plus loin, avec un autre pêcheur. Il me montre, il y en a trois et il me fait signe que je peux monter la mienne à côté ; c’est ce que j’attendais ! L’autre vient nous rejoindre en mobylette, un grand costaud, impressionnant ; je l’avais vu toute à l’heure mais je n’avais pas osé l’aborder. Il me l’a dit plus tard « je t’ai vu toute à l’heure, pourquoi tu ne m’as rien dit ? » J’étais très gêné mais ça n’a pas duré car ils étaient vraiment sympathiques et très complices tous les deux. Ils me demandent si je mange le poisson avec eux, c’est du barraccunda. Ils le préparent dans une grande gamelle, cuit à l’eau avec carottes, piments, tomates, herbes, etc.…Dans leurs espèces de tentes, faites avec des bâches et des vieux filets de pêche, ils ont tout ce qu’il faut. C’était très bon. Ensuite, le thé à la menthe. Et, le soir, ils repartaient à la pêche de nuit pour une autre sorte de poisson, à trois kilomètres d’ici, tous les deux sur une vieille mob orange, avec leurs grandes cannes ! Avant de partir, il me fait mettre Bamako à l’abri dans la troisième tente et font la prière. Ensuite, ils me disent que si ça mord ils restent toute la nuit sinon ils reviennent. Tous ces pêcheurs viennent ici pendant quelques mois lors de la saison de pêche. Certains habitent très loin. Le black habitait à Agadir, il se rendait à Tan-Tan en stop ou en taxi avec le poisson dans la glacière pour le vendre. Ah, aujourd’hui, j’ai vraiment passé une journée inoubliable. J’écris ces lignes de ma guitoune au bord d’un précipice avec le ciel plein d’étoiles et bercé par le bruit des vagues qui, ce soir, s’éclatent très haut contre la falaise (la mer est démontée). J’espère que le vent ne sera pas très fort car je n’ai pu planter aucun piquet, le sol étant très dur, j’ai du attacher les ficelles à des cailloux.
Photographie du voyage
Carnet de route