Cette nuit encore, très peu dormi. Les coqs perchés à côté de Bamako se sont mis à chanter à 2h30. Ils sont réglés à l’heure française, ce doit être des volailles d’importation. Ensuite, ils n’ont plus arrêté jusqu’au matin. Dans la nuit, le chien s’est aussi mis à aboyer. A travers ma guitoune, j’ai alors vu la lueur d’une lampe : c’était le patron, qui doit habiter juste derrière les hangars et qui venait voir ce qu’il se passait. Cet homme est bizarre, il ne m’a pas décroché un mot. Au début, j’ai cru qu’il était muet car il mimait, juste quelques sons entre les dents. Et, hier soir, alors qu’il crisait pour faire rentrer ses ânes qui avaient peur de Bamako (car ils le prenaient pour un âne bleu avec ses sacoches), il a laissé partir deux ou trois « Nardine-mouk » ; j’ai donc vu qu’il savait parler. Du coup, ce matin, je me suis réveillé très tôt. Tant pis, je pourrais rouler un max avant midi et manger un bon morceau car hier soir, c’était un peu léger. Heureusement qu’avec la lueur de ma lampe frontale il est tombé quelques protéines dans le bouillon. Ma tente est toute mouillée. Il y a un brouillard incroyable ; on se croirait en Grande Bretagne et non pas au Maroc. Tant pis, je plie avant que le fermier ne revienne car je n’ai rien envie de lui donner (vu qu’il ne m’a même pas offert le thé). Je range tout et le chien vient me voir, il dormait au milieu des moutons. On se comprend lui et moi car lui non plus n’a rien mangé depuis hier et il doit souvent sauter des repas vu la maigreur (à peu près celle d’un joint de culasse). Bon, je prends Bamako, je dis au revoir aux poules et me dirige discrètement vers le portail. Et là, oh surprise, il est fermé avec un gros cadenas. Je fais le tour, aucune issue. Je voulais partir tôt et me voilà prisonnier. Je sens mal ce coup, ça sent l’odeur du rackettage du matin : il va me demander de l’argent en échange de ma libération. Pas le choix, je prépare trois euros en monnaie pour l’amadouer s’il me chine et je cherche où il crèche. Je passe la vieille porte rouillée d’où il est sorti cette nuit et j’appelle. D’un coup, je le vois et je lui fais signe. Il arrive cinq minutes plus tard, toujours sans un mot. Il m’ouvre le cadenas, muet comme une carpe. Je lui dis « choucrane » et je m’en vais comme je suis venu. La route, ce matin : des immenses plaines cultivées où l’on emmène des pleins camions de femmes pour travailler les terres. Ce doit être des terres royales. Les hommes sont devant les bahuts, les femmes derrière qui se tiennent comme elles peuvent après les ridelles (la galanterie). Au bord de la chaussée, plein de groupes attendent, accroupis, l’arrivée des transports. Beaucoup de troupeaux de vaches et de moutons gardés par de très jeunes enfants ; très peu doivent être scolarisés. Par contre, ils sifflent très bien : lorsque j’entends un sifflement, c’est pour m’annoncer et l’on arrive en courant pour me chiner. Des charrettes chargées à bloc de sacs de ciment sont tirées par des ânes ou chevaux et, toujours au galop. Ceux qui sont aux champs, ainsi que les vaches, sont soit attachés par une patte arrière avec une corde de 1,50 m, soit on leur lie les deux pattes de devant à 20 cm l’une de l’autre avec une cordelette. Comme ça, ils ne risquent pas d’aller loin. Et malheureusement, lorsqu’ils sont sur la route, ils ne peuvent pas échapper aux poids lourds. Souvent, en bordure de chaussée, un squelette d’âne en décomposition, qui doit servir de nourriture aux nombreux chiens errants. Après Kenitra, très belle route qui passe dans les chênes lièges avec, le long, beaucoup de pépiniéristes. Tout à coup, je me dis « mince, quel jour est-on ? ». Je perds complètement la notion du temps. Je regarde alors mon carnet de bord et je m’aperçois que nous sommes vendredi alors que je me croyais jeudi. Je me suis fait avoir, c’était le dernier jour avant le week-end pour prendre mon visa pour la Mauritanie à Rabat. Ce soir, des files de voitures et taxis, avec des jeunes sur le toit et accrochés derrière, klaxonnent à tue-tête et jettent des prospectus. J’apprendrai plus tard que c’était les élections législatives au Maroc et, a priori, ils ont l’air très satisfaits du résultat. Moi, vu l’état des routes, j’ai très mal aux fesses et il faudra bien que je prenne un peu de repos. J’arrive à Rabat, très belle ville, avec sa plage et séparée de Sale par un fleuve. Découverte du jour : j’ai trouvé d’où viennent toutes les minuscules mouches papillons qui envahissent notre salle de bain en France depuis 3 ou 4 ans ; il y en a plein ici.
Photographie du voyage
Carnet de route