Carnet de route

Samedi 5 octobre - Guelmin → direction Tan-Tan (100 Km)

Chasse au rétroviseur.
Moi qui pensais passer une paire de jours à Guemlin pour me reposer, je fuis la ville comme je suis venu. Je n’ai rien dormi alors je quitte l’hôtel à sept heures. un gamin vient encore me chiner des Dirhams, sous prétexte qu’il avait surveillé Bamako toute la nuit (ils ne perdent pas le nord !!). Je ne lui réponds même pas et je m’échappe. Comme il est tôt, je tente le coup de me rendre à la gare routière pour récupérer mon rétro au cas où mon taxi d’hier soir aurait passé la nuit là bas. Mais chercher un taxi au milieu de taxis identiques, autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Je m’y rends quand même, mais sans conviction. Je demande à un chauffeur mais très peu parlent français. Ici, dans le sud, ce sont de vrais Arabes, tous ont la djellaba et chech autour de la tête. Les femmes sont aussi drapées de vêtements aux couleurs très vives. Un autre chauffeur sympa me demande de quelle ville venait le taxi et il va aux renseignements. Il m’affirme qu’il n’y a que quatre 504 qui viennent de là bas et il me dit d’attendre une demi-heure car le propriétaire va certainement revenir. J’ai déjà perdu beaucoup de temps et j’ai envie de partir car je n’y crois pas du tout, et puis tant pis. Comme je n’ai pas pris de petit déjeuner, je vais acheter un jus d’oranges ainsi que mon eau et ma nourriture pour la journée. J’y retourne après et redemande. Un gars me demande le signalement de mon conducteur et puis, au bout d’un moment, il me dit « ça ne serait pas cette voiture là bas ? ». Il me montre une 504 pourrie mais elles se ressemblent toutes , je m’approche. Le chauffeur n’y est pas alors je regarde sur la banquette arrière. Miracle ! Mon rétro ! Il n’a pas bougé de place et le type n’a pas du le voir. J’essaie alors d’ouvrir les portes…fermées. Je tente le coffre, super, il est ouvert ! Je récupère l’objet miraculé et pars vite avant que le propriétaire ne revienne.
C’est parti et on passe vraiment les portes du désert, une ligne droite sans fin et, de chaque côté, désert de cailloux et herbes à chameaux. J’ai pris dix litres d’eau au cas où ce soir je n’arriverais pas jusqu’à la ville de Tan-Tan. Très vite, une chaleur accablante, aux alentours de 40 degrés, avec un vent chaud de travers qui vous dessèche. Je mouille ma casquette qui sèche à mesure alors, je prends l’éponge destinée à la vaisselle, je l’imbibe et je la mets dessous ! Ça me tient la tête au frais un peu plus longtemps ! De temps en temps, des camions surchargés me doublent et me font signe sauf les campings cars Français. Ils doivent avoir peur que je leur demande un service. On se sent vraiment tout petit au milieu de cette immensité. On ne sait jamais quand on va trouver une maison, un village, un signe de vie. Il s’est passé 70 kilomètres avant le premier village et il y a un café, je n’y crois pas ! J’ai bu de l’eau bouillante tout le long alors pour moi c’est comme un mirage. Je demande un grand coca cola d’un litre. Malheureusement, il n’est pas frais. Tant pis, ça change de l’eau. Dehors, un routier assis à l’ombre de son camion et qui me voit fatigué m’offre le thé. C’est la troisième fois depuis hier qu’on m’invite ! Quelques heures après, mort de chaleur, je m’arrête à nouveau au bord de la route, dans une autre cabane marquée café, pour manger. Seul un marocain est à une petite table. Il vient me discuter en insistant qu’ici, ils étaient Arabes et non Berbères, ne surtout pas confondre. Il m’a dit qu’il aimait beaucoup Chirac et me fait une leçon sur les Arabes, que ce sont des gens droits…etc. Il me présente ensuite le patron, un grand homme avec le turban noir autour de la tête. Il me dévisage, m’interpelle mais ne parle pas français. L’autre me traduit « il dit que tu ne ressembles pas à un catholique mais à un Arabe » (si ce n’est pas du racisme ça…) ; je n’y peux rien si je suis devenu mat ! En fin de repas, un jeune vient me discuter. Très gentil celui là. Il m’explique qu’il est instituteur pour les petits villages. Il veut m’offrir un énorme livre que je refuse, désolé, car je n’ai plus de place. Il me dit qu’hier, à 15 heures, dans le même café, il y avait un gars en vélo, comme moi et apparemment allemand et qui irait à Dakar. On se suit ; à un jour près, ne sait-on jamais, on va peut être se rencontrer. Sur le parking, en plein soleil, il y a des camions remplis de bétail (ânes, moutons, dromadaires) pendant que les chauffeurs se désaltèrent à l’intérieur. C’est écœurant. Au Maroc, il ne faut pas être un animal, Allah ne doit pas les reconnaître lui aussi. Plus loin, encore une grande montée, que je termine à pied. Décidément, je croyais le désert plat. J’ai fait 100 kilomètres et il en reste encore 40 jusqu’à la ville. Alors, je suis raisonnable et je monte la tente pour ma première nuit dans le désert au milieu de rien. Je n’arrive pas à faire tenir les piquets, j’espère que le vent sera calme. Je me sens vraiment minuscule dans cette immensité. La nuit tombe vite et, dans le ciel, des milliers d’étoiles scintillent, d’une clarté incroyable. J’essaie de trouver celle qui guide les nomades. Pleins de cris d’animaux qui ne me sont pas familiers. Je ne suis qu’à peine tranquille mais ici, au moins, je n’aurai pas de cafards. A ce moment où j’écris et où je suis vraiment isolé du monde, j’ai une grosse pensée pour ma petite femme et mes enfants à qui j’aimerai tant faire partager ces moments intenses d’émotion et toutes ces choses qu’on ne peut pas expliquer par des photos. Heureusement, tous les jours ne se ressemblent pas. Hier, je n’avais vraiment pas le moral. Je me demandais ce que je foutais là et je les détestais tous et aujourd’hui, je suis bien, sur le dos, les yeux fixés sur les astres.