Aujourd’hui, c’est aussi ma fête : encore vent de face. Et, vu la direction que je prends, je crois que je vais l’affronter tous les jours. Finalement, j’aurai du faire Bamako Dargoire : j’aurai été beaucoup plus avantagé mais, par contre, beaucoup moins motivant. Quand je pense à toute cette Afrique que j’ai traversée avec son soleil et son vent, pratiquement permanent, il est très dommage que toute cette énergie gratuite ne soit pas utilisée (moulins à vent pour huile d’olives ou les céréales, panneaux solaires et éoliennes pour l’électricité…). Le paysage ici est très beau. En arrière plan, le vert foncé des champs de canne à sucre, au loin, près du fleuve. Ensuite, le vert clair des rizières. Et puis, en se rapprochant de la route, paysage plus désertique, avec beaucoup d’épineux en forme de parasols, où se côtoient des grands troupeaux de zébus et de chèvres. De jolis petits villages de cases sont disséminés par-ci et par-là. Et, sans arrêt, j’entends «toubab, toubab». Mais, dès que je m’arrête, les enfants ne sont pas agressifs : je leur parle et ça se passe bien mais très peu parlent Français. Ce n’est pas du tout le harcèlement que l’on connaît dans les grandes villes touristiques. Par contre, c’est très pauvre. Je suis un peu démoralisé de batailler comme ça le jour de mon anniversaire. J’ai l’impression de ne pas avancer. A midi, je n’avais fait que 50 kilomètres alors, resigné, je discute beaucoup. C’est drôle ici : dès que des personnes me font signe (c’est tout le long), si je m’arrête, on me parle très gentiment. Alors aujourd’hui, comme je n’ai pas beaucoup de courage, je profite au maximum de ces contacts privilégiés. Je vois un petit village de cases à 500 mètres de la route. Je m’incruste et en cinq secondes, j’ai toute la population autour de moi, soit une trentaine de personnes. Le chef du village s’approche. Il est le seul à parler un peu Français et me propose d’aller me reposer dans une case. Je lui fais comprendre que je préfère rester dehors alors il me fait apporter une grande natte tressée et un coussin, à l’ombre. Je sors ensuite mes photos et cartes postales de France et les femmes se les arrachent : ça rigole beaucoup. Je mange mon sandwich à la « vache qui rit » et donne un michon de pain qui est partagé par une mère entre tous les enfants. Lorsque je dévore mon repas, je suis entouré par tous les gamins qui me regardent comme un extra-terrestre. Leur chef leur dit de s’écarter, ils obéissent de suite et je peux me reposer tranquille à l’ombre d’une charrette et au pied du cheval qui est attaché après. Ici, il y a une calèche, avec un cheval par village, qui leur sert pour aller en ville. Alors que je me repose, le chef vient me dire « nous allons prier dans une pièce et nous revenons ensuite ». Seuls les hommes s’y rendent. Pendant que je somnolais, les femmes m’ont apporté une énorme gamelle de riz et me font signe de manger, alors que je me préparais à partir (il est déjà 14h30). En plus, avec la chaleur, je n’ai pas faim. Alors, je refuse gentiment (si j’avais su, je n’aurai pas mangé avant). On m’apporte quand même le thé et je repars après tous les adieux. Le vent est toujours aussi fort et il fait très très chaud. Je progresse très doucement et m’arrête à nouveau pour boire un Coca et faire causette. Il est 18 heures et j’ai fait 80 kilomètres. Je décide alors de m’arrêter au premier village venu, à quelques mètres de la route. Des femmes sont en train de puiser de l’eau et, comme d’habitude, elles m’appellent en rigolant. Je fais demi-tour et vais à leur rencontre. Un peu surprises, elles se taisent et ensuite, ça plaisante beaucoup entre elles. Une seule parle un peu français. Je lui demande où je peux dormir. Elle me dit d’aller demander aux hommes alors, je me rends dans ce superbe petit village, très propre. Je salue le groupe d’hommes qui est allongé devant une case et demande si je peux monter ma tente. L’un d’eux parle un peu français. Il me dit « attends, je vais demander au chef du village » qui est le doyen et assis à ses côtés. Ce sont une tribu de Peul qui sont tous éleveurs de bétail. Le chef lui répond dans sa langue que je suis le bienvenu dans son village et qu’il y a une case de libre. Il donne l’ordre à une femme de nettoyer la case et son pourtour et me fait apporter un matelas et un coussin devant celle-ci, ainsi qu’une lampe à pétrole. Je demande où je peux aller acheter à manger. On me montre le village principal un peu plus loin. Un gamin m’accompagne vers trois petites cabanes en tôle, qui sont des épiceries mais il n’y a rien, à part quelques céréales. Je trouve simplement du beurre qui est vendu en tous petits morceaux, plié dans du plastique. Il n’y a pas non plus de pain. Tant pis, il me reste quelques pâtes, ça fera l’affaire. Le gamin m’explique que la vie en Afrique est trop dure, que les noirs vont tous mourir, qu’il n’y a rien à manger ici. Je lui explique qu’il ne faut pas être pessimiste et qu’il faut travailler s’il veut manger. Je retourne ensuite vers ma case faire cuire mes pâtes après que tous ceux qui ne m’avaient pas vu viennent me saluer. Les femmes font plusieurs feux pour faire cuire leurs popotes. A la nuit tombée, on ne voit que ceux-ci. Je fais de même avec mon gaz mais, dès que j’éclaire la lampe à pétrole, des nuages d’insectes de toute nature s’abattent sur moi. Des sauterelles géantes m’envahissent et commencent à tomber dans ma gamelle, que je m’empresse de couvrir. Entre temps, on m’apporte un verre de lait de chèvre froid et ensuite, un grand bol en bois de lait caillé, mais de chèvre cette fois (pas terrible). Ensuite, les jeunes filles et garçons viennent vers moi et ils discutent beaucoup entre eux ; ils rigolent beaucoup. Et je ne comprends que le mot « toubab » qui ressort souvent dans la conversation. La seule qui parle français a quinze ans et déjà deux enfants (un en permanence dans le dos et l’autre gardé par la grand-mère). Elle m’explique qu’elle a une sœur qui s’est mariée plus tard qu’elle, à 17 ans. Je leur montre mes photos, ils me disent que la France est le plus beau pays du monde. On m’apporte ensuite le thé et une énorme gamelle. On me dit qu’il faut manger mais je ne peux pas, j’ai mangé trop de pâtes. Si j’avais su… La prochaine fois, j’attendrai car ils mangent très tard. Ensuite, alors que je vais me coucher en éclairant le moins possible ma lampe pour ne pas être accompagné par tous les insectes, les hommes se rendent tous à la prière. Dans ce village, il y a environ 60 personnes et beaucoup de polygamie.

Carnet de route
Lundi 4 novembre (mon anniversaire) - Richard-Toll → Ndiayène (82 Km)

